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 Philippe Van Leeuw : “Vicky Krieps a un talent fou”

Jury lors du FIFF, le réalisateur Philippe Van Leeuw nous a accordé un entretien. Une occasion de revenir sur « The Wall » son nouveau film actuellement à l’affiche dans lequel l’actrice luxembourgeoise Vicky Krieps excelle. Thibaut Demeyer & Brigitte Lepage.

Lorsque le personnage de Vicky Krieps tue le migrant, j’ai comme l’impression que le coup est parti tout seul. Est-ce le cas ?

C’est là toute l’ambiguïté du personnage et du film. Je pense qu’elle est prête à le faire et en même temps cela la déborde. Comme elle le dit « j’ai perdu le contrôle ». C’est cela qui est compliqué. En fait, cet homme ne représente rien. Ce qui compte pour elle, c’est d’avoir perdu le contrôle et d’avoir commis une faute. On pourrait dire une faute professionnelle mais c’est plus une faute personnelle pour cette femme, qui est dans une ambiance débordante, démesurée même. Qui veut être la meilleure et donc d’avoir trébuché comme cela, cela lui fait mal, non pas le fait d’avoir tué quelqu’un. Une fois le choc du coup de feu passé, elle redevient elle-même. Il ne lui faut pas longtemps pour se remettre en selle et lorsqu’il y a cet aparté avec son collègue, elle lui dit « moi, j’ai fait mon devoir, je suis fière de ce que je fais ». C’est là qu’est le film en réalité. Cette intolérance, ce racisme ordinaire, c’est inacceptable. C’est cela que le film veut montrer.

C’est étonnant de voir que c’est une femme qui tient ce rôle. Pourquoi ?

Probablement pour éviter que ce soit trop simple. Les hommes sont plus directs. On les situe davantage dans ce genre de situation parce que ce sont des métiers qui sont généralement masculins. Le fait qu’elle soit une femme était pour moi un outil narratif. Non pas que je considère que les femmes sont plus complexes que les hommes, elles sont plus nuancées. Elles sont moins prévisibles et donc avoir une femme qui agit comme elle le fait questionne davantage que si c’était un homme.

D’un autre côté, les hommes sont plus tolérants et moins racistes que Jessica Comley

Oui parce qu’ils ne sont pas dans le même élan. Ils sont plus indolents, ils se contentent de ce qui vient. Leurs pauses durent en général douze heures, ils sont seuls dans leur voiture avec leur radio et leur téléphone et ne font rien. Ils se contentent de regarder l’horizon et voir s’il y a des migrants qui passent pour les arrêter ou les signaler. Ils ne sont pas dans cet absolu qu’elle manifeste. Si j’avais dû placer un homme à la place de Jessica Comley, j’aurais aussi pu jouer sur l’idée de l’indolence. C’est d’ailleurs ce qu’elle reproche aux uns et aux autres.

A quel moment avez-vous remarqué Vicky Krieps ?

C’est dans « Phantom Thread » (ndlr : de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis). Je l’avais déjà vue dans « Le jeune Karl Marx » de Raoul Peck où elle joue le rôle de l’épouse de Karl Marx mais cela ne m’avait pas marqué de cette façon-là. « Phantom Thread » a été une révélation. Si j’ai choisi Vicky, c’est pour la fragilité qu’elle porte avec elle, qui émane d’elle et que je voulais absolument que cela fasse partie de ce personnage pour que justement, elle ne soit pas juste tout blanc, tout noir. Pour moi, je trouvais essentiel qu’on puisse le ressentir parce que je n’aime pas que l’exposition soit littérale, que ce soit à travers un dialogue ou une séquence qui montrerait ceci ou cela. J’essaie d’en faire le moins possible et que l’on rentre d’emblée dans le sujet du film avec des gens qui sont tout de suite là. C’est vraiment Vicky qui, par sa personne, son talent et la manière dont elle exprime ce personnage, amène cette complexité au personnage que je trouve indispensable. Il ne fallait absolument pas qu’elle devienne un héros ou un anti-héros.   

Quels éléments avez-vous donnés à Vicky Krieps pour lui permettre de construire son personnage ?

Elle s’est immergée dans ce personnage en se fabriquant son propre univers. Moi, je compte beaucoup sur ce que j’écris. Je lui présente cela, elle le lit. Ce qui était important pour moi, c’est qu’elle personnifie une forme de racisme ordinaire, que ce ne soit jamais dans l’éclat, que ce soit juste dans une forme de routine mais avec un personnage très volontaire, très déterminé. Pour donner une image forte, je lui disais que c’était une sorte de Jeanne d’Arc dont la mission était de défendre l’Amérique. Mais en fait, cela n’a rien à voir. Il faut faire confiance au talent des gens et elle a un talent fou.

Votre film a été tourné aux Etats-Unis. Vu le sujet, j’imagine que vous avez dû avoir quelques problèmes pour obtenir les autorisations ?

Non pas vraiment de problèmes. En fait, cela s’est fait en deux temps. Tant que j’étais là, tout seul en repérage en 2017-2018, j’ai demandé pour rencontrer des Police Patrol. J’ai rencontré quelqu’un des relations publiques avec qui j’ai pu parler librement pendant plus d’une heure. J’ai pu poser toutes sortes de questions, c’était une femme, cela tombait bien. Je n’ai pas dû montrer mon scénario, j’avais seulement envoyé un vague synopsis, quelque chose de rassurant pour eux. Puis, lorsque je suis venu pour le tournage, là, il a fallu demander des autorisations pour pouvoir tourner le long de la frontière mais on ne les a pas obtenues. On a alors cherché une propriété privée qui jouxte la frontière. On a eu l’autorisation du propriétaire et le mur que l’on voulait. Voilà, cela n’a pas posé plus de problèmes que cela. Mais les vingt derniers mètres entre sa propriété et le mur, là il ne fallait pas y mettre un pied. On a volé un peu, en partant avec une équipe réduite, pour faire quelques plans. On n’a pas vraiment été aidé.

Philippe Van Leeuw, réalisateur de « The Wall ». (c) Brigitte Lepage

Pensez-vous que les Américains sont prêts à voter à nouveau pour Donald Trump ?

Oui, je le pense vraiment. Il faut prendre la chose au sérieux. Et j’aimerais que les Américains prennent la chose aussi sérieusement que nous. La première chose qu’il devrait se passer, c’est que les Républicains arrêtent de le bercer comme si c’était le Dalaï-Lama et cela juste parce qu’ils ont peur de perdre des voix, ils sont prêts à mettre sur le trône un gars qui va tout foutre en l’air.

Votre prochain long métrage portera sur la période où le Roi Baudouin a abdiqué le temps que la loi pour la légalisation de l’avortement soit votée. Quel regard portez-vous sur la famille royale ?

Très bonne question. En fait, j’avais l’impression de connaître Baudouin et la famille royale parce que je l’avais appris à l’école, parce qu’il a été roi pendant plus de quarante ans et que j’ai grandi avec. Mais en fait, je ne le connaissais pas bien et j’avoue qu’il m’a touché. C’est un personnage que j’ai trouvé tragique avec une vie personnelle qui était lourde d’émotions, de drames, difficile. J’essaie de mettre cela en place entre eux dans ce personnage parce que nous nous sommes effectivement concentrés sur cette semaine-là. Il y a quelques éléments du film qui vont se jouer sur son histoire personnelle mais très peu. En réalité, il y a un autre élément que je trouve aussi tragique et qui est aussi dans son histoire personnelle, c’est l’abdication de son père. Je pense que pour eux, cela a été vécu comme une humiliation, comme une véritable blessure. Que c’est quelque chose qu’il redoutait de voir se produire et qu’au moment où il s’est retrouvé à refuser de signer cette loi, il s’est rendu compte qu’il se mettait exactement au même endroit que son père. Pour moi, c’est cela qui est la thématique du film.

Qui va jouer le rôle du Roi ?

Johan Heldenbergh qui est un acteur flamand, gantois, extraordinaire, que l’on a vu dans « La merditude des choses », « Alabama Monroe » etc., c’est quelqu’un de fantastique. Il était encore l’année dernière dans « Les pires », un film fantastique. Cela fait quatre ans que l’on se connaît, on est devenu amis. Il est formidable. Ce qui m’importe au-delà de la ressemblance physique, c’est d’avoir un grand acteur et avec lui, je me sens très à l’aise par rapport à cela.

Je pense que si nous n’avions pas la famille royale, la Belgique serait déjà séparée… 

Nous sommes tous convaincus. Je pense aussi que si le Roi Philippe avait succédé au Roi Baudouin, on n’aurait déjà plus de Belgique. Les mouvements nationalistes flamands sont quand même dans une trajectoire différente de la Belgique. Pour le moment, ça tient. On verra bien jusqu’à quand. Je pense aussi que l’on est un peu passé derrière. Peut-être parce que je n’habite plus en Belgique depuis longtemps, je ne me rends pas forcément bien compte des tensions réelles entre les deux communautés, en tout cas entre les nationalistes et les autres plutôt que les deux communautés. Mais j’aime bien savoir que la Belgique est un pays. Je trouve d’ailleurs très étrange cette espèce de dichotomie entre les Belges et les politiciens belges. Je ne parviens pas à considérer que les nationalistes flamands aient un véritable soutien populaire. Ils l’ont pour d’autres raisons que celles-là parce qu’ils jouent sur la peur de l’étranger, le sentiment national flamand et ainsi de suite. Mais je pense aussi que cette scission de la Belgique par la Flandre est quelque chose qui est politicien et pas populaire. A mon sens, le peuple belge n’est pas dans cette trajectoire-là.  En même temps, du point de vue économique, c’est ingérable parce qu’on est un petit pays mais on est très riche. On a des chefs d’entreprise puissants qui ne se laisseront pas faire.

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